Le défi de la vie intérieure dans nos vies agitées…

« Mon cœur n’a pas de repos tant qu’il ne demeure en Toi, Seigneur. » (Saint Augustin)

Dans cette frénésie que nous vivons tous au quotidien, quelle place reste t-il pour la vie intérieure ? N’est-ce pas un combat à mener pour la préserver puisqu’elle ne s’impose pas à nous ?
Prenons d’abord le temps de définir ce qu’est la vie intérieure. Nous apprendrons sans doutes alors à discerner les signes que le Seigneur nous fait dans la simplicité du quotidien et nous mettrons en chemin pour y répondre.

Le défi de la vie interieure dans nos vies agitées - Conférence de Carême (Père Pierre-Marie - Février 2020)
Père Pierre-Marie

Cet enseignement a été donné dans le cadre des Conférences de Carême à l’église Saint Maurice de Courbevoie (Février 2020)

Résumé de la conférence :

Si nous, croyants, savons qu’il y a un lien fort entre vie intérieure et prière, il convient de les distinguer pour pouvoir parler d’intériorité à nos contemporains.

Nous pouvons décrire la vie intérieure de quatre manières :

L’intériorité émotionnelle et spirituelle :

L’intériorité émotionnelle comme guide :

Elle est la première marche pour aller vers une transcendance. La dimension religieuse est moins présente dans la société actuelle, mais la dimension intérieure est bien présente : il y a une recherche de sens, une soif de vivre quelque chose de profond.
Saint Ignace de Loyola dit que nos émotions sont des guides à travers lesquels le Seigneur veut nous parler. Au moment de prendre une décision, il faut alors y être attentif à comment elle se répercute en nous-même et nous interroger sur la résonance qu’elle a en termes d’émotions : tristesse, anxiété, paix, joie… ? Il faut apprendre à écouter notre intériorité (principe opposés de consolation et de désolation) car c’est à travers cela que le Seigneur se manifeste, et il serait dommage de se priver de cette dimension purement psychologique et humaine, elle est si riche !

La dimension spirituelle comme ouverture :

La vie spirituelle a de particulier qu’elle établit un contact explicite avec Dieu. C’est différent de l’intériorité émotionnelle et de la méditation - connues dans d’autres spiritualités - car il n’y a pas que soi-même comme horizon : on entre dans un altérité, une relation avec quelqu’un pour entrer dans une logique de don. Elle nous amène à apprendre à dire « je » en disant « tu » puis « nous ». Nous croyons en un Dieu personnel. Et cela nous amène a prendre en compte l’importance de la dimension communautaire. Ce « nous » a une grande importance dans la vie chrétienne qui nous dit que même un acte apparemment intime et solitaire a une répercussion dans le monde qui nous entoure (exemple de la vie charnelle et conjugale). Notre propre vie inclue plus que nous-mêmes, c’est l’altérité à laquelle nous croyons en tant que Chrétien.

La vie chrétienne implique que nous prenions conscience que nous sommes habités par une présence. Ainsi, nous devons nous interroger de où nous en sommes de notre rencontre personnelle avec le Seigneur, à quand remonte t-elle. Avez-vous découvert « un Dieu plus intime que vous-mêmes à vous-même » (comme le dit le Grand Saint Augustin) ? Saint Paul parle de « trésor dans un vase d’argile ». La vie chrétienne a quelque chose de vertigineux car nous avons conscience que tout nous dépasse car nous sommes des sanctuaires de l’Esprit Saint. Nous prenons conscience que nous ne sommes jamais seuls car quelqu’un marche à nos côté. C’est avec cela qu’il faut cheminer plus qu’avec l’aspect moral (permis/pas permis). Si, conscients de cette présence, nous sommes amenés à abandonner certaines pratiques, c’est par souci de cohérence, car nous avons pour horizon non pas nous-mêmes mais l’Éternité.

La lutte contre les obstacles de la vie intérieure :

En 1946, Bernanos s’exprime à ce sujet dans La France contre les robots :

« On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Nous avons notre vie émotionnelle, notre vie spirituelle, mais aussi des combats à mener pour la vivre. Ces paroles datent de 1946, et ceci est particulièrement bien illustré à l’heure d’internet : ne comptons pas sur les avancées technologiques pour nous aider à nous approfondir, car cela vient d’un choix personnel, d’une conviction, d’une expérience qu’une personne nous habite. Elles font naître des forces centrifuges qui nous amènent loin de nous-même, de nos émotions et de notre vie spirituelle : le consumérisme, l’activisme, le perfectionnisme…
L’idolâtrie de la perfection, très présente dans notre société occidentale, est l’ennemie de la vie intérieure et spirituelle car on verra toujours le défaut inhérent à notre vie humaine. C’est bien différent en Amérique du Sud où le rapport au temps est très différent de chez nous.
Activisme et perfectionnisme font référence à la terre stérile dans la parabole du semeur. Le Seigneur vient nous guérir de cette aridité par les quolibets qu’Il a subi, et nous pourrons retrouver cette profondeur de vie spirituelle, ne plus être des "analphabètes de nous-mêmes".

Le combat spirituel

Comment reconnaître une idole dans notre vie ? Le principal signe est le manque de repos lorsque nous y sommes soumis : ce n’est jamais assez, il faut toujours plus (argent, plaisir, pouvoir que nous retrouvons dans les tentations du Christ au désert). Nous y sommes toujours soumis et ce serait une erreur de ne pas en prendre conscience.
La plus difficile à distinguer est la toute puissance de l’esprit, cette volonté de dominer, d’avoir raison, d’avoir le pouvoir. Il y a comme un aveuglement, et la prière est le contrepoint car elle nous met dans une relation d’humilité. Il faut utiliser les armes de l’Esprit pour lutter contre cette tendance inhérente à notre humanité.
Cela nécessite un juste rapport au temps, qui prenne en compte le repos.

Le repos

Le repos n’est pas l’absence de travail, ni le loisir. C’est l’affirmation d’un autre, pour imiter Dieu. Nous croyons en un dieu qui a travaillé et s’est reposé, on le voit dans la Genèse. C’est unique dans notre vision de la construction du monde.
Il est vrai que le repos est l’anticipation de la mort, et cela peut expliquer l’activisme, la peur de l’agenda vide : je veux être sûr de compter pour quelqu’un. Et l’Église nous aide à revenir à ce repos de Dieu dans la liturgie des heures. Relisons ensemble l’hymne des complies du vendredi :

« L’heure s’avance, Fais-nous grâce.
Toi dont le jour n’a pas de fin, reste avec nous quand tout s’efface,
Dieu des lumières sans déclin.
Tu sais Toi-même où son nos peines, porte au Royaume nos travaux,
Sans Toi notre œuvre sera vaine, viens préparer nos travaux.
Comme un veilleur attend l’aurore, nous appelons le jour promis.
Mais si la nuit demeure encore, tiens-nous déjà pour Tes amis.
Dieu qui sans cesse nous enfante, à Toi ces dernier mots du jour.
L’Esprit du Christ en nous les chante et les confie à Ton amour. »

Ce texte est à méditer et nous donne la vraie dimension de nos jours. La mort n’est pas vue comme une fin mais comme une rencontre. Et le repos dans la Bible est l’expérience d’une présence, le repos libérateur, le vrai shabbat qui libère intérieurement.
Le repos est aussi le lieu de la rencontre et la Torah présente le repos comme le chemin vers le bien. Il nous procure le lâcher prise.

Le repos est - entre-autres - le sommeil, mais posez-vous la question de ce qui vous repose, de ce qui refait vos forces. Encore une fois, ce n’est pas forcément l’absence de travail et plonger dans les loisirs. Demandons-nous comment reprendre contact avec ce monde caché. Cela peut être un lieu, un temps, une pause-relecture dans la journée…
Donnons-nous les moyens de retrouver cette attitude intérieure du regard.

Alors, on comprend pourquoi cette société veut bannir le repos : ces paroles donnent un juste éclairage à ce phénomène (7/7, on ouvre le dimanche…). Cela nous empêche de trouver un espace collectif pour baisser le régime et pour tisser des relations.
Cela reprend l’épisode de Jésus avec les Pharisiens à propos du Shabbat lorsqu’ils insistent sur les distances limites à parcourir : « Quand ton âne tombe dans le puits, ne vas-tu pas le rechercher ? » « Hypocrites ! » C’est celui qui n’a pas le vrai jugement des choses - hypo - qui chosifie, qui sous estime la valeur des choses. Et lorsque Jésus fait des miracles le jour du Shabbat, c’est pour montrer que le vrai repos de Dieu c’est l’homme, et le vrai repos de l’homme c’est Dieu !

« Le Shabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Shabbat ! »

C’est une dimension de libération qui nous est offerte par rapport à l’esclavage, c’est l’anticipation de la Terre Promise, quand tout sera tout en tous. Cela donne aussi la place pour la fête ! Il y a une dimension pascale dans le repos, c’est à dire qu’il s’agit d’accepter une mort pour une vie. On n’est pas actif dans le repos, on se laisse faire, on se « laisse agir par Dieu ». Cela rappelle la première des Béatitudes : « Bienheureux les pauvres de cœur… », alors que tout le reste du temps, c’est nous qui sommes à la manœuvre.

« Que Ton règne vienne… »

Lorsque nous disons ces paroles, nous admettons que nous allons vers le grand repos de Dieu.

Comment mettre ce repos en pratique ?

Pour vivre ce repos de Dieu en pratique, posons-nous la question de notre hygiène de vie :

  • Pour ce qui est du sommeil notamment : dormons-nous assez ? Vous connaissez bien l’expression « s’endormir dans la mort » ? c’est pour cela que cet office que nous avons lu est récité avant la nuit.
  • Où en sommes-nous de notre équilibre de vie : identifions les lieux où nous refaisons nos forces.
  • Qu’en est-il aussi du silence dans notre vie  ? quelle est la place de la dimension contemplative dans notre vie ? Est-on toujours avec un fond sonore dans notre voiture, dans nos maisons ou dans les transports ou laissons-nous habiter par le silence ? Laissons-nous « le chant du Christ » résonner en nous ? Cet hôte divin « plus intime à nous-même que nous-même », Le laissons-Lui nous parler ?
    J’appelle cela des « pauses-regard » : arrêtez-vous juste un moment dans votre travail, afin de trouver un repos dans le travail. Prenez une phrase qui vous habite, une phrase de l’Évangile. Laissez-la chanter en vous. Que cette pause soit une initiation à la gratitude, au remerciement.
    Tout est grâce ! tout est offert, tout est gratuit ! Pour reprendre les mots de Saint Paul :

    « Nous avons reçu grâce sur grâce »

    Autrement, si l’on passe à côté, on considérera que tout nous est dû. Mais ce regard-là demande d’adopter une certaine manière de vivre.

Enfin, j’ajouterai : prévoyez de faire une retraite par an. Trouvez un lieu pour le faire - des paroisses le font. Retirez-vous de toutes vos activités habituelles pour vous remettre en Dieu, face à la transcendance. Il m’aide à voir ceux qui sont à mes côtés, c’est bien différent de l’éloignement.
La vie intérieure m’aide à voir d’un autre regard ceux qui me sont proches, et nous verrons peut-être combien l’autre est « habité » alors que l’on ne voit habituellement que les difficultés. Cela est aussi vrai pour les événement de notre vie.

Voici pour cet enseignement qui n’a pas la prétention de vous « apprendre », mais plutôt de vous aider à vous « reprendre »