Homélie du 29e dimanche du Temps Ordinaire

21 octobre 2019

« Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ?
Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Écouter l’homélie

Texte de l’homélie :

Quel est le but de Jésus dans ce passage d’évangile ? Nous donner des trucs pour que notre prière soit infaillible, qu’elle marche à coup sûr, qu’elle ait un rendement de 100 % ?
Nous nous engagerions sur une fausse piste. Jésus le dit bien : C’est une invitation à « prier sans se décourager ». Avec vous je voudrais dégager 3 attitudes essentielles dans notre prière de demande et d’intercession : la persévérance éclairée, l’humilité audacieuse et l’amour de Dieu et du prochain.

« Toujours prier sans se décourager sans se décourager. »

La persévérance éclairée

Le point d’insistance particulier de l’évangile de ce jour est bien sûr la persévérance, le fait de continuer à prier sans se décourager.
Le message de l’évangile n’est pas qu’il faut faire du forcing sur Dieu, qu’on l’aura à l’usure. Il ne s’agit pas de faire plier Dieu pour qu’il accède à nos désirs, même s’ils sont parfaitement légitimes. On serait alors dans un rapport de force et cela « ne marche pas » avec Dieu.

La prière chrétienne n’est pas un moyen de puissance pour parvenir à nos fins humaines. Jésus nous pousse à demander, à oser demander sans relâche, envers et contre tout, dans la durée. Notre prière confiante nous permet de rejoindre Jésus dans sa propre prière, d’être au plus proche de la volonté de Dieu notre Père : nous entrons dans le désir de Jésus en priant au nom de Jésus (Jean 14,13). La prière de demande devient un lieu de conversion.
Comme le dit très bien saint Augustin :

« Ne t’afflige pas si tu ne reçois pas immédiatement de Dieu ce que tu lui demandes ; c’est qu’il veut te faire plus de bien encore par ta persévérance à demeurer avec lui dans la prière (Evagre, or. 34).
Il veut que notre désir s’éprouve dans la prière. Ainsi, il nous dispose à recevoir ce qu’il est prêt à nous donner » (S. Augustin, ep. 130,8,17).

La prière est le lieu d’un combat. Comme le dit saint Paul :

« l’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables, et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu. » (Rm 8,26-27)

Les difficultés rencontrées dans la prière nous provoquent à réajuster notre prière tant sur ce que nous demandons que sur la manière dont nous le demandons. Elles nous provoquent aussi à être attentifs à ce que Dieu peut nous demander. Ce que Dieu attend surtout, c’est que notre relation avec lui grandisse, s’intensifie.

Dans la prière, notre image de Dieu évolue : Dieu est-il pour moi uniquement celui qui doit exaucer mes désirs, comme un distributeur automatique qui donne la boisson demandée moyennant un prix, qui serait ma prière ? Ce que Dieu aime, c’est la relation avec nous.

« Le Donateur est plus précieux que le don accordé. » (CEC 2604)

La prière doit nous conduire à une relation plus filiale à l’égard de Dieu. Elle nous aide à entrer dans sa volonté d’amour.

« La transformation du cœur qui prie est la première réponse à notre demande. » (CEC 2739)

L’efficacité de la prière d’intercession ne dépend pas de la « multiplication des paroles » (cf. Mt 6,7), mais du degré d’union aux dispositions filiales du Christ que l’on a pu atteindre.

L’humilité audacieuse

Humilité

Juste après cette parabole, Saint Luc donne une autre parabole sur la prière, celle du Pharisien et du Publicain (cf. Lc 18,9-14). Elle « concerne l’humilité du cœur qui prie. « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ». Cette prière, l’Église ne cesse de la faire sienne : « Kyrie eleison ! ». » (CEC 2613)
L’humilité est une composante essentielle de la prière. C’est l’inverse de l’arrogance, du sentiment que Dieu nous doit quelque chose, de lui imposer nos désirs et notre volonté. Il y a besoin d’exprimer notre demande. On ne commande pas à Dieu !

« Dieu s’oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. » (Jc 4, 6 ; Cf. 1 P 5)

Demander, c’est aussi s’exposer. Demander, c’est toujours le risque de se confronter à l’autre. Par exemple, demander de l’aide aux autres, c’est aussi accepter qu’il n’accéderont pas forcément à notre demande ou pas de la manière dont nous aurions aimé. C’est accepter de se mettre dans une situation de vulnérabilité. Il peut nous arriver de ne pas demander de peur de ne pas avoir de réponse positive.

Audacieuse

Mais il ne faut pas voir l’humilité comme quelque chose de pusillanime.
Les grands intercesseurs de la Bible – Abraham, Moïse, Jérémie (cf. Jr 15,1 ; 2 M 15,14) – impressionnent par leur grande confiance et l’incroyable hardiesse avec lesquelles ils parlent à Dieu. On ne trouve en eux aucune trace de servilisme.
Nous connaissons bien la prière d’Abraham en faveur de Sodome et de Gomorrhe (cf. Gn 18,22 s.). Sa supplication est audacieuse et lui même s’en rend compte, mais, c’est qu’Abraham est l’« ami de Dieu » (Is 41,8) et entre amis on sait jusqu’où on peut aller.

Moïse va plus loin encore dans sa hardiesse. Après que le peuple se fut construit le veau d’or, Dieu dit à Moïse :

« Lève-toi d’ici, descends en toute hâte car ton peuple s’est perverti, lui que tu as fait sortir d’Égypte. »
Moïse répondit : « Mais ils sont ton peuple, ton héritage, ceux que tu as fait sortir par ta grande force et ton bras étendu » (Dt 9,12-29 ; cf. Ex 32,7-11).

Moïse répond en recourant à un petit mais très clair chantage ; il dit à Dieu :

« Prends garde que si tu détruis ce peuple on ne dise parmi les nations que tu l’as détruit parce que tu n’as pas été capable de le mener dans la terre que tu leur avais promise ! » (cf. Ex 32,12 ; Dt 9,28)

La Bible commente en disant que le Seigneur parlait avec Moïse « comme un homme parle à son ami » (Ex 33,11), quasiment d’homme à homme…

Tout ceci est possible parce que dans l’orant de la Bible, sa relation de créature avec son Créateur est en parfaite sécurité. L’orant biblique est si intimement imprégné du sens de la majesté et de la sainteté de Dieu, il est si totalement soumis à lui, Dieu est tellement « Dieu » pour lui, que sur la base de cette donnée évidente, tout repose en sécurité.

Jésus « nous apprend cette audace filiale : "tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu" (Mc 11,24). » (CEC 2610)

C’est l’audace de la foi dont il est si souvent question dans l’Évangile :

« Jésus, prenant la parole, leur dit : ’Ayez foi en Dieu. Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé ! C’est pourquoi, je vous le dis : tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé.’ » (Mc 11, 22-24)

L’amour de Dieu et du prochain

Cela apparaît de manière plus évidente dans l’intercession dont nous avons une belle image dans la prière lecture.
Quels sont les moteurs de la prière d’intercession ? L’amour de Dieu et du prochain. Dieu dit par la bouche du prophète Ezéchiel :

« J’ai cherché parmi eux quelqu’un qui construisît un mur et qui se tînt debout sur la brèche devant moi pour défendre le pays et m’empêcher de le détruire et je n’ai trouvé personne. » (Ez. 22 30).

La prière d’intercession témoigne à la fois d’un grand amour de Dieu et d’un grand amour des hommes.
Dans l’audience du 14 décembre 2011, Benoît XVI, montre que l’action guérissante de Jésus est liée à sa relation intense tant avec le prochain — le malade — qu’avec le Père. Cela apparaît notamment dans la guérison du sourd-muet (cf. Mc 7, 32-37).

« Jésus, au moment d’opérer la guérison, cherche directement sa relation avec le Père. Le récit dit en effet que « les yeux levés au ciel, il soupira » (v. 34). L’attention au malade, le soin de Jésus pour lui, sont liés à une profonde attitude de prière adressée à Dieu. (…) La force qui a guéri le sourd-muet est certainement provoquée par la compassion pour lui, mais elle provient du recours au Père. »
« Dans le récit johannique de la résurrection de Lazare, cette même dynamique est témoignée avec une évidence encore plus grande (cf. Jn 11, 1-44). Ici aussi se mêlent, d’une part, le lien de Jésus avec un ami et avec sa souffrance et, de l’autre, la relation filiale qu’Il a avec le Père. (…) Ce lien d’amitié, la participation et l’émotion de Jésus devant la douleur des parents et des amis de Lazare, est lié, dans tout le récit, à une relation permanente et intense avec le Père. »
« En Jésus, vrai Dieu et vrai homme, l’attention pour l’autre, notamment s’il est dans le besoin et qu’il souffre, l’émotion devant la douleur d’une famille amie, le conduisent à s’adresser au Père, dans cette relation fondamentale qui conduit toute sa vie. Mais inversement aussi : la communion avec le Père, le dialogue constant avec Lui, pousse Jésus à être attentif de façon unique aux situations concrètes de l’homme pour y apporter le réconfort et l’amour de Dieu. La relation avec l’homme nous conduit vers la relation avec Dieu, et celle avec Dieu nous conduit de nouveau à notre prochain. »

En conclusion, je ne peux que vous encourager à entrer davantage dans le combat de la prière. Ce n’est pas pour rien que nous est donné en première lecture le récit d’un combat : au-delà du combat avec les armes, c’est le combat de la prière. Plusieurs paragraphes du catéchisme de l’Église Catholique sont consacrés au combat de la prière (n° 2725ss), un combat « contre nous-mêmes et contre les ruses du Tentateur qui fait tout pour détourner l’homme de la prière, de l’union à son Dieu. »
Demandons à Marie de nous y aider, elle qui – comme le dit le Père Lamy – est toujours sur la brèche pour intercéder en notre faveur.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Exode 17,8-13.
  • Psaume 121(120),1-2.3-4.5-6.7-8.
  • Deuxième lettre de saint Paul Apôtre à Timothée 3,14-17.4,1-2.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 18,1-8 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager :
« Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes.
Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : “Rends-moi justice contre mon adversaire.”
Longtemps il refusa ; puis il se dit : “Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.” »

Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice !
Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ?
Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »