Homélie du 23e dimanche du Temps Ordinaire - Premiers voeux de Frère Emmanuel-Marie

11 septembre 2023

« En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés, à première vue, les lectures du jour peuvent apparaître un peu austères pour ce jour où nous nous réjouissons des premiers vœux que prononce frère Emmanuel-Marie.
Pourtant, en y regardant de plus près, la Parole de Dieu qui nous est proposée par l’Église pour ce 23e dimanche du temps ordinaire apporte un bel éclairage pour nous associer à cet événement.

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En effet, l’évangile de ce jour est extrait du chapitre 18 de Saint Matthieu. Comme vous le savez peut-être, ce chapitre de l’évangile contient des recommandations pour la communauté chrétienne. Si l’on se représente l’Église comme une barque, c’est vrai aussi – dans une certaine mesure – de notre communauté. Depuis presque deux ans, nous avons accueilli frère Emmanuel-Marie comme passager ; à partir de ses vœux, il s’engage à faire partie de l’équipage !

Me laissant guider par les lectures du jour, je vais m’arrêter davantage sur la vie fraternelle qui, frère Emmanuel-Marie, un aspect de notre vie qui te tient très à cœur. Nous aurions pu aussi parler de la consécration religieuse, des trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance que frère Emmanuel-Marie va prononcer dans quelques minutes, ainsi que d’autres éléments de notre vie.

Sur la vie fraternelle, je vous propose trois réflexions :

  • Le fondement et les bienfaits de la vie fraternelle
  • La vie fraternelle confrontée au mal … il ne s’agit pas d’une vie fraternelle idéalisée, déconnectée de nos humanités bien concrètes avec leurs limites et même leurs péchés
  • La vie fraternelle avec une finalité apostolique ; la vie fraternelle n’a pas sa finalité en elle-même ; il ne s’agit pas de vivre en serre chaude repliés sur nous-mêmes mais pour se donner aux autres.

Le fondement et les bienfaits de la vie fraternelle

La vie fraternelle est fondée sur l’appel que Dieu a adressé à chacun

Celui qui constitue l’équipage, c’est le bon Dieu. C’est un appel de Dieu qui nous conduit à faire partie de la communauté. L’évangile de ce jour parle à diverses reprises du frère :

« Si ton frère a commis un péché … S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

Comme le dit Jésus dans l’évangile de saint Jean :

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis. » (Jn 15, 16)

Tout au long de notre vie consacrée, il nous faut revenir à cet appel que nous avons reçu. Sans cet appel, il est évident qu’il y a un certain nombre de frères que nous n’aurions pas rencontrés ou choisis. Cet appel nous place à un autre niveau qu’une simple affection humaine. Cela nous provoque à un regard de foi. Dieu sait bien ce qu’il fait en nous mettant ensemble !

La vie fraternelle nous permet d’expérimenter quelque chose de la vie trinitaire

On ne connaît pas Dieu par une intelligence désincarnée, seulement par notre tête ; on connaît Dieu en vivant de l’amour qui unit les personnes de la Trinité. Pour nous chrétiens, Dieu n’est pas un être solitaire infiniment généreux. Dieu est trois personnes qui se donnent et se reçoivent totalement. La vie communautaire est un lieu concret où l’on peut à la fois donner et recevoir, où l’on peut servir et se laisser aider, où l’on peut parler mais aussi écouter. La vie consacrée consiste essentiellement à aimer. Comme vous le constatez, nous ne sommes pas des clones ! Sans doute Dieu a-t-il voulu cela pour que nos relations soient plus riches ! Si notre cœur ne s’élargit pas dans la vie consacrée, c’est que nous ne sommes pas à notre place. Comme le dit saint Paul dans la deuxième lecture :

« L’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour. »

La vie fraternelle a l’immense avantage de nous préserver de beaucoup d’illusions

On peut imaginer aimer beaucoup le bon Dieu qui est invisible. Mon frère bien concret, bien différent de moi, me ramène à la réalité. Comme le dit encore saint Jean :

“N’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes, véritablement.” (1 Jn 3,18)

La vie fraternelle est une école de charité.

La vie fraternelle confrontée au mal …

La vie fraternelle est aux antipodes d’une forme d’individualisme

Nous avons hérité cet individualisme de Caïn : « Suis le gardien de mon frère ? ». Il est souvent plus confortable de ne rien dire : nous n’aimons pas les conflits ; nous avons tendance à fuir la confrontation et nous nous trouvons pour cela une foule de pseudo-justifications comme le respect de la liberté de chacun. Mais ne rien dire lorsque nous voyons notre frère se fourvoyer, c’est une omission. L’évangile n’encourage jamais une forme d’indifférence.
Saint Thomas d’Aquin considère la correction fraternelle comme une œuvre de miséricorde. Dès le livre du Lévitique, Dieu dit très explicitement à son peuple :

« Tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. » (Lv 19, 17)

L’amour fraternel nous recommande de veiller les uns sur les autres.

L’importance de la correction fraternelle

Nous devons bien reconnaître qu’il est facile de nous indigner, de nous scandaliser, de reprocher et de répandre aux quatre vents les fautes du prochain. Mais il nous est difficile d’aller voir notre frère, en frère, pour le corriger selon la méthode et l’esprit que Jésus nous propose dans l’évangile.
J’aime bien l’expression de l’Évangile :

« S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

L’intérêt, c’est de gagner le frère. Les deux ou trois témoins dont parle l’évangile, ce ne sont pas des gens pour parler contre celui qui s’égare mais bien au contraire des frères qui s’unissent pour, en faveur de celui qui s’égare :

« si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. »

Si vous allez voir dans les notes de la bible de Jérusalem, il est dit : « la précision ’contre toi’ (si ton frère vient à pécher contre toi) ajoutée dans de nombreux manuscrits semble à rejeter. Il s’agit d’une faute grave et publique qui n’est pas nécessairement contre celui qui la corrige ». Autrement dit, ce qui m’incite à corriger mon frère, ce n’est pas le fait qu’il m’énerve mais le fait qu’il pèche, c’est-à-dire qu’il se sépare de Dieu, qu’il prend de la distance à l’égard de Dieu. La correction fraternelle n’est pas une réaction à l’offense subie, mais c’est un geste d’amour pour le frère.
Saint Augustin commente :

« Il t’a offensé, et en t’offensant il s’est fait une profonde blessure : tu n’as aucun souci de la blessure de ton frère ? (…) Oublie donc l’injure qui t’est faite, mais non pas la blessure dont souffre ton frère » (Discours 82, 7). « Le frère aidé par son frère est comme une ville forte. » (Pr 18, 19)

Saint Césaire d’Arles a une remarque très éclairante :

« Reprends-le seul à seul : sois plein de ferveur pour le corriger, mais épargne son respect humain. Car la honte pourrait l’inciter à défendre son péché ; et celui que tu veux rendre meilleur, tu le rendrais pire… »

Cela va vraiment dans le sens de notre vocation de SJM où « nous sommes appelés à poursuivre parmi les hommes la mission salvatrice du Seigneur Jésus » (Règle n° 30).

« Cela consiste pour nous à redoubler de ferveur et de générosité à l’égard de Dieu quand nous sommes témoins des ingratitudes, indifférences, mépris et sacrilèges dont il est la victime, et à redoubler de bonté et de patience au milieu des incompréhensions, injustices ou épreuves pour ceux mêmes qui nous les font subir ; prenant pour modèle de cette attitude spirituelle, Marie au pied de la Croix, désolée mais aimante. » (Règle n° 30)

Nous sommes invités à imiter Dieu qui ne se décourage jamais de nous !

Corriger et se laisser corriger

La première lecture nous parle du guetteur. Elle ne veut pas dire qu’il faut s’auto-ériger en réformateur. D’ailleurs, c’est déjà arrivé dans l’histoire de la communauté et cela s’est mal terminé. L’évangile ne nous invite pas à nous positionner en juges qui pointent un doigt accusateur. Nous sommes une communauté de personnes limitées et pécheresses qui s’entraident pour aller vers le Royaume. Comme le dit notre Règle de Vie : « Comme nous ne percevons pas nous-mêmes toutes nos défaillances et comportements défectueux qui affaiblissent et blessent la vitalité spirituelle et le rayonnement missionnaire de la communauté, nous sentons la nécessité de la correction fraternelle » (Règle n° 31). La vie fraternelle est école d’humilité. Nous ne vivons pas en communauté parce que nous sommes bons mais parce qu’elle nous donne un cadre privilégié pour avancer spirituellement.

La vie fraternelle avec une finalité apostolique

Une finalité apostolique

[ En devenant SJM, « nous mettons notre vie à la disposition du Christ Jésus pour Son service qui est un salut. » (Règle de vie n° 2) )]

C’est pourquoi la vie fraternelle n’a pas sa finalité en elle-même.

« Nous avons mission de rapprocher les hommes les uns des autres, c’est pourquoi nous décidons de vivre d’abord nous-mêmes en communauté, chacun s’engageant en quelque sorte par un pacte d’amour à aimer l’autre de toutes ses forces, jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie pour lui. Cette volonté d’aimer toujours et partout l’autre tel qu’il est, connue de tous et partagée par tous, en réalisant le commandement nouveau du Seigneur, édifie notre fraternité et la rend apostolique : “C’est à ce signe…”. (“C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’ils reconnaîtront que vous êtes mes disciples” Jn 13, 35) » (n° 17)

Les renoncements de la vie communautaire ont une fécondité dans notre mission

« Efforcez-vous d’être toujours d’accord avec ceux qui vivent avec vous ; Dieu fera réussir vos projets, vous gagnerez à votre cause le prochain par votre charité et votre abnégation. Vous serez, en même temps que des saints, des hommes vraiment habiles. L’abnégation, le renoncement pour Dieu, c’est la vertu féconde qui produit cette force qui donne quelque action sur les âmes. Tandis que la recherche de nous-même, l’amour-propre, c’est la mort. C’est la négation de toute action divine et salutaire. Je vous fais cette dernière recommandation : il faut savoir à l’occasion sacrifier dans notre caractère, dans notre manière de voir, dans nos inclinations et sentiments, tout ce qui peut arrêter ou contrarier le bien qui s’offre à faire dans les nécessités des âmes. » (Père Lamy)

L’unité dans la prière fraternelle trouve un écho particulier sur le cœur de Dieu

La dernière phrase de l’évangile nous dit une force de la communauté :

« Si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

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Cher frère Emmanuel-Marie, nous sommes très heureux de t’accueillir parmi notre équipage ! Puisses-tu chanter le Psaume 94 – que nous avons chanté après la première lecture et par lequel nous ouvrons chacune de nos journées – puisses-tu le chanter de tout cœur, car nous sommes sauvés par Dieu :

« Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le ! »

Que la Vierge Marie, discrète mais bien présente auprès de la première communauté chrétienne, t’accompagne tout au long de ta vie consacrée.

« Au long des épreuves intimes de notre vie consacrée et au sein des fluctuations humaines, nous savons pouvoir compter sur la présence et la puissance de Marie « modèle et exemplaire admirable dans la foi », nous rendant fidèles avec elle à son Fils jusqu’à la Croix, et capables d’affermir nos frères à notre tour. » (Règle de vie n° 10)

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Ézéchiel 33,7-9.
  • Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 13,8-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.

Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »